RDM MAG#7 - page 37

octobre 2017–mars 2018
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N°7
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RDM Magazine
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C’est
tellement
raredes femmes
depouvoir à
ceniveau-là
DOSSIER
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L’ÂGE D’OR DE L’EMPIRE AUSTRO-HONGROIS
n’est pas possible, mais elle était extrêmement attentive, préoc-
cupée de l’éducation à donner à chacun. À leur gouvernante,
elle donnait ses instructions hebdomadaires, ce que chacun
devaitmanger, lire, faire apprendre…
RDM : Quels rapports entretient-elle avec ses enfants ?
É. B. :
Elle était extraordinairement lucide sur leurs qualités et
leurs défauts, elle n’était pas aveuglée par ses sentiments ma-
ternels. Ça a dû lui prendre beaucoup de temps, compte tenu
du fait qu’elle avait des journées très longues. Elle se levait à
l’aube, vers 4h30-5h00 du matin, pour faire ses courriers. En-
suite il y avait les conseils, les audiences... Cette femme, c’est
ce qu’il m’a semblé intéressant, a été au fond la première de
son rang à être confrontée aux trois statuts de la femme au-
jourd’hui : épouse, mère et active professionnellement, même
si évidemment ça se passe à un autre niveau lorsque l’on est
impératrice-reine. C’est intéressant de voir qu’elle n’a jamais
été copiée avant leXXI
e
siècle et qu’aucune de ses pairs, tsarines
ou autres impératrices, n’a connu ça. On aurait pu parfois la
comparer à la reine Victoria, à ceci près que, elle, ne gouverne
pas. Elle est le symbole de l’empire britannique alors queMarie-
Thérèse gouverne avec beaucoup d’énergie et ne laisse la place
à personne d’autre.
RDM : On dit queMarie-Thérèse avait beaucoup de
charme. En a-t-elle joué dans l’exercice du pouvoir ?
É. B. :
Elle a un don inouï pour se faire admirer et même aimer.
Vraiment, ça c’est universel. Même quand elle n’est plus de la
toute première jeunesse, qu’elle est devenue assez grosse, tous
les ambassadeurs, de tous pays, disent qu’elle a un charme ma-
gnétique. Elle est capable, car c’est une excellente comédienne,
de jouer le jeude la sympathieet de la chaleurmêmeavecdes re-
présentants de pays qui ne sont pas amis. Ce n’est pas vraiment
de la douceur, je dirais que c’est plutôt une grande technique
diplomatique, même si elle a du charme naturellement, elle se
sert de ça, pour se faire aimer, admirer, respecter. Elle est très,
très respectée.
RDM : Vous qui avez lu toute sa correspondance privée,
comment décririez-vous son caractère notamment
avec son entourage ?
É. B. :
Elle avait une main de fer et un surmoi incroyables
mais elle était capable de grands sentiments, à la fois amou-
reux et passionnés à l’égard de son mari, et ce jusqu’à la fin
de sa vie, mais aussi de personnes de son entourage, et pas
seulement ses enfants. C’est une femme qui aime énormé-
ment ses amis, ses fidèles et qui est capable pour eux d’une
loyauté exemplaire. Elle est capable d’amour mais aussi
d’une grande dureté.
RDM : Marie-Thérèse a beaucoupœuvré pour un apai-
sement avec la France. Quels furent ses rapports avec
notre pays ?
É. B. :
Il y a entre elle et Versailles un rapport d’attraction-
répulsion. Je ne parle pas du roi, mais bien de Versailles, dans
la mesure où la France est l’ennemi héréditaire de l’Autriche
depuis deux siècles. Mais c’est elle surtout, avec son premier
ministre, qui décide de mettre fin à cette hostilité quasiment
constante et d’instaurer une alliance forte. Alliance qui a d’ail-
leurs surtout profité à l’Autriche et pas à la France,mais ça c’est
une autre histoire. Elle a en tout cas été d’une parfaite loyau-
té avec Louis XV et avec son successeur, alors que les deux
puissances ne s’aimaient pas réciproquement. Elle lui a été
reconnaissante des années après la guerre de Sept ans alors
qu’il avait énormément payé en hommes et en argent pour
l’aider, ce qui était très mauvais pour la France. Une loyauté
qui va durer malgré l’hostilité de son entourage même quand
l’alliance s’est révélée moins intéressante. Elle est restée fidèle
contrairement à son fils et successeur Joseph II.
RDM : À la fois femme, mère et homme d’État pendant
40 ans, Marie-Thérèse ne fait-elle pas figure d’excep-
tion dans l’histoire ?
É. B. :
C’est tellement rarissime des femmes de pouvoir à
ce niveau-là. Même dans les aristocraties européennes, les
femmes ne s’occupaient pas de leurs enfants. Jusqu’à la fin
de la première moitié du XVIII
e
, ils sont chez des nourrices.
On ne parle pas d’eux. Marie-Thérèse va donc introduire
quelque chose de nouveau dans l’histoire de la maternité.
Je considère qu’elle est une sorte de coupure et d’incarna-
tion d’une maternité moderne, nouvelle, active et pas seu-
lement de statut. Elle fait la démonstration que le corps qui
engendre, avec tout ce que cela suppose de douleurs, de sa-
crifices, de sentiments est une donnée très spécifique aux
femmes évidemment mais qui peut être une arme positive
dans l’exercice du pouvoir.
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