RDM MAG#7 - page 49

octobre 2017–mars 2018
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N°7
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RDM Magazine
49
DOSSIER
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LE DANUBE FAIT SON CINÉMA
L’EXUBÉRANCE COMME EXUTOIRE
Une vision plus réaliste arrivera avec une nouvelle généra-
tion d’auteurs dans les années 1990. Mais ce que le grand
public retient, c’est avant tout les excès et l’exubérance des
fêtes dans les films d’Emir Kusturica.
Le Temps des Gitans
(1989) montre les deux facettes d’un peuple plongé dans la
misère et fier de sa culture. Leur joie et leurs réjouissances
atteignent même un degré de folie dans
Chat noir, Chat
blanc
(1998), qui se déroule d’ailleurs sur les bords du Da-
nube, avec un mix de musique tsigane, de rock et d’élec-
tro. Tout comme dans
Underground
(1995), où l’orchestre
et les convives des deux mariés semblent heureux sur leur
îlot au milieu des eaux. Chez Kusturica, les noces sont tou-
jours prétexte à des festins et des festivités, à des délires
excentriques et des déviations narratives. Surtout, le réa-
lisateur a trouvé dans le compositeur Goran Bregovic, un
musicien qui a su populariser les airs traditionnels avec des
sons plus actuels, mélangeant l’accordéon aux cuivres, fu-
sionnant l’ivresse et les chants. La fête permet d’oublier et
de survivre. Elle est à consommer sans modération. Brego-
vic, depuis, est devenu l’une des stars de la world music, se
produisant en concert dans le monde entier.
UNIS PAR L A MUSIQUE
Évidemment, il est impossible d’évoquer l’envie de java sans
mentionner le cinéma de Tony Gatlif. Le cinéaste propose
une approche plus authentique que son confrère serbe. Gi-
tan andalou d’origine, il a très vite revendiqué son identité
rom. À partir de 1992, avec
Latcho Drom
, il filme sa commu-
nauté (depuis ses origines dans le Rajasthan indien) et ses
mélodies qui tissent un lien entre les différentes diasporas.
Cette errance constitue le thème qui traverse toute son
œuvre et l’esprit festif comme dénominateur commun. En
nous entraînant dans leurs fêtes, il affirme son style et ob-
tient la reconnaissance mondiale de ses pairs. Cinq ans
plus tard, avec
Gadjo Dilo
, le réalisateur met en lumière cette
valeur cardinale de sa culture avec un violoniste et ses mu-
siciens qui animent des bals et des mariages. Tout y est : la
musique tourbillonnante, les danses envoûtantes, le vertige
et la démesure qu’elles provoquent. Lamusique est lemoteur
même de son récit qui interroge notre rapport à l’autre. Elle
véhicule une forme de foi, qu’elle seule peut transcender. Elle
est synonyme d’amour, avec un grand A, aumépris des fron-
tières. La fête devient alors un vecteur social d’unité. Voilà
sans doute pourquoi les réalisateurs l’invitent avec tant de
plaisir : si l’Europe danubienne est morcelée, les sons et les
danses forgent sa cohésion. Une magie qui traverse les pays
et le temps, reliant les divers peuples, y compris les plus mé-
prisés, au monde et à leur passé.
Il n’est pas possible de filmer les peuples du Danube sans
les faire danser et chanter. Peu importe le fracas qui les
entoure ou le rejet des autres. Comme ce plan à la fin du
Regard d’Ulysse
, où, dans un brouillard hivernal, une petite
danse suspend l’horreur environnante. De tous ces exils
subis ou voulus, il reste toujours la musique et la danse
comme racines.
RdM
Kyra Kyralina (2014) © DR
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