RDM MAG#7 - page 51

octobre 2017–mars 2018
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N°7
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RDM Magazine
51
DOSSIER
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PORTRAITS AU FIL DU DANUBE
MICHEL
LE BR AVE
S
a poignée demain est ferme et le vouvoiement
naturel. Il faut lever la tête pour regarder ses
yeux bleus et ses cheveux blancs. Un géant,
le Belge. Il se présente – Michel, 74 ans – alors
que le soleil se couche, rouge vif, derrière un
bateau soviétique en réparation sur le ponton
du port de Tulcea, en Roumanie.
Son destin de voyageur commence d’ailleurs en Russie,
avant même sa naissance, au son du coup de boulet tiré par
le cuirassé
Aurora
, amarré à Saint-Pétersbourg, en octobre
1917. Celui qui a sonné la révolution bolchévique et amené
ses grands-parents et sa maman à fuir vers la Tchécoslo-
vaquie. Les marins se sont mutinés contre les officiers, les
bolcheviks ont commencé à tirer sur le Palais d’hiver, la ré-
sidence de Kerenski (le premier ministre de l’époque), et le
putsch était lancé. La famille se réfugia à Prague. Arrivé à
7 ans en Belgique, Michel n’en a pas moins été bercé par cette
histoire et décida d’aller en cargo à Saint-Pétersbourg depuis
Bruxelles pour l’accoupler au fameux cuirassé à l’occasion
des 100 ans de l’évènement.
N’était-ce pas là une motivation délicieusement incongrue
pour remonter entièrement le Danube ? Pourquoi notre
homme fait-il alors demi-tour sur le delta, en Roumanie, au
lieu d’attaquer la Volga ?
MILLE ET UNE VIES
Les réponses viendront au fil de l’eau. Avec sa petite valise
à roulettes, sa stature princière et sa manière de parler im-
peccable, Michel attend sur le quai l’arrivée de son fidèle
compagnon, Jaïka, une chienne qui a peur de naviguer et qui
ne sort sur le pont qu’accompagnée. Son nom, inventé par
sa petite-fille en hommage à Laïka, le premier chien envoyé
dans l’espace par les Russes, la prédestinait à être en orbite
plus que sur le Danube. Comme excessivement affectée
par la force de la gravité, Jaïka s’affale en plongeant sous le
gouvernail hydraulique, une sorte de joystick pour jeux vi-
déo, sur lequel Michel pose sa main afin de diriger le bateau.
L’autre main sur la radio, le capitaine annonce le départ du
chenal en russe, l’une des langues officielles sur le Danube.
Les amarres sont larguées. Nous naviguons quelque part
entre le fleuve et le passé. Michel a tellement d’histoires qu’il
est très difficile de ne pas se perdre dans ses affluents.
La sienne est un roman. C’est l’enfant qui dessinait com-
pulsivement des bateaux au fond de la classe, à 7 ans,
Nous
naviguons
quelque part
entre le fleuve
et le passé
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