RDM MAG#7 - page 52

RDM Magazine
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N°7
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octobre 2017–mars 2018
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fraîchement débarqué en Belgique en tant que réfugié,
ne comprenant rien au français. C’est le jeune qui a pris,
avec ses camarades, le bureau du recteur de l’université
de Bruxelles en 1968, traduit les télex au parti communiste
russe pour leur annoncer un supposé début de révolution
belge. C’est l’ingénieur qui a participé à la construction
du siège de l’OTAN et a écrit, dans les caves,
U.S. Go Home
,
coulé dans le béton. C’est l’expatrié qui a travaillé en Algé-
rie et au Congo, les pieds déjà dans un fleuve, l’œil affûté
de l’enfant qui a grandi à Prague, dans une ambiance à la
Kundera. C’est le voyageur qui a parcouru l’ex-URSS sur les
traces de ses aïeux. C’est le capitaine qui, même quand il
est en balade à Chalon, croise les militaires russes revenant
de l'entraînement sur les fameuses frégates que Hollande
ne pouvait plus vendre à Poutine à cause de la guerre de
Crimée ! Michel, c’est le monsieur qui a séduit son ex belle-
mère en maîtrisant toutes les déclinaisons du baise-main
grâce aux douloureuses leçons de son aristocrate de mère
russe orthodoxe.
ÉPOPÉE DANUBIENNE
Ces histoires russes sont celles qui ont convaincu Didier,
rencontré dans un bar il y a cinq ans, alors que Michel était
à la recherche d’un expert ès Danube. Didier est un marinier
de métier, fanatique du Danube,
« un fleuve sauvage sans trop
d’écluses, qui vagabonde, qui vit, où il faut trouver chaque année
un nouveau chemin navigable. Certaines années, on doit passer à
gauche de l’île, d’autres à droite, les bancs de sable bougent »
. Didier
a tout appris à Michel qui a retapé le bateau et appris à navi-
guer cinq années durant. Le mentor marinier vit l’aventure,
par procuration, via les petits rapports quotidiens envoyés
par Michel. C’est aussi l’assistant technique par téléphone.
Une panne moteur ? Une ancre qui ne se lève plus ? Didier est
à l'autre bout du fil, depuis Bruxelles. Pas besoin d’être sur le
Danube, il le connaît par cœur.
Ses bouquins avec des cartes datant de 1996, parfois tout à
fait fausses désormais, s’entassent dans la bibliothèque du
bateau. Michel les consulte, section par section, et s’ensable
aussi, en prenant les mauvais bras du fleuve. Les annotations
semblent déjà historiques :
« Les deux côtés des rives sont toujours
minées depuis la guerre »
, peut-on lire sur une page écornée.
En suivant tant bien que mal les cartes de son ami, Michel
est arrivé jusqu’aux Portes de Fer mais a dû fabriquer une
passerelle pour sortir, le ponton n’étant pas exactement
compatible avec
Le Brave
. Il se souvient :
« Voilà un monsieur
très bien mis qui arrive. Je pensais qu’il allait me mettre à la porte
mais pas du tout, c’était le maire, Srecko (voir portrait page 56).
Il venait s’excuser de l’état de son ponton, qui avait été pris dans
la glace et endommagé. Il s'apprêtait justement à rencontrer un
autre Belge, un certain Pierre Verberght. Nous avons tous pris une
bière. »
Coïncidence s’il en est : ledit Pierre se révéla être l’auteur
des livres de navigation de Didier le marinier. Il n’en revint
pas de trouver, dans ce petit village de Serbie, ses dessins
de bouées, datant de plus de 20 ans, dans la bibliothèque
du
Brave
. Michel en rigole encore :
« C’était dingue ! Du coup je
lui ai acheté les dernières éditions quand même car Pierre conti-
nue de longer inlassablement le Danube en voiture pour les mettre
à jour ! »
Seules lesmontagnes ne se rencontrent pas autour du
Brave
.
Pourtant, la navigation sur le Danube est très solitaire, Mi-
chel
« n’y croise personne si on compare aux canaux de Bourgogne
ou au Rhin »
. Il ajoute :
« Pour moi, le Danube c’est la solitude, le
Le Danube,
c’est la solitude,
le débit,
la puissance,
le changement
PORTRAITS AU FIL DU DANUBE
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