RDM MAG#7 - page 54

RDM Magazine
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N°7
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octobre 2017–mars 2018
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Ses ongles en sont vernis, un sur deux, de reflets mats et
brillants. Des mèches bleutées zèbrent aussi ses cheveux
blonds et elle s’exprime en russe, un russe aux tonalités
d’antan. La Russie est proche, de l’autre côté de la mer
Noire, mais l’Ukraine n'est qu'à quelques kilomètres.
UNE LIPOVÈNE EN ROUMANIE
Cati habite la région la plus diverse de Roumanie, peut-
être même d’Europe, comme on dit ici. Non loin de là, à
Sulina, il y avait 107 nationalités entre les deux guerres. Si
Cati parle le russe, c’est qu’elle est lipovène, cette commu-
nauté orthodoxe conservatrice qui, sommée de couper ses
barbes et expulsée de Russie par le tsar au XVIII
e
siècle, est
arrivée à divers endroits d’Europe et notamment à Mila 23.
Depuis, le temps s’est arrêté, les femmes continuent d’al-
ler à l’église un fichu noué sur la tête, de chanter dans deux
chorales rivales des chœurs russes et de vivre dans la plus
pure tradition.
« Je suis née dans cette maison, c’était celle de mes grands-parents.
Ça vous semble peut-être isolé mais si je conduis ma propre barque
avec le moteur, je suis en ville, à Tulcea, en une heure. Quand mon
fils est né, il y a 25 ans, en hiver, le Danube n’avait pas encore fondu.
En prévision, je suis restée un mois à Tulcea, au cas où. On arrive
toujours à s'organiser. De nos jours il y a des hélicoptères pour les
urgences. Enfin quand tout est gelé, il faut encore faire du stock,
comme avant. »
Avant, c’était l’époque communiste où les vacanciers fai-
saient la queue devant chez ses grands-parents pour oc-
cuper une des trois chambres qu’il y avait à louer. Toute la
famille dans une pièce, souvent à même le sol, des bains
chauds une fois par semaine, sinon dans le fleuve, dont
on buvait aussi directement l’eau.
« On a voulu du confort et
depuis que je suis petite, ça a bien évolué, notre maison est cossue
maintenant, mais les touristes rêvent de l’expérience rustique de
quand j’étais enfant ! »
ARRIMÉE À SON DANUBE
Cati n’a jamais pensé à déménager, trop heureuse dans ce
décor
« jamais ennuyeux, qui change chaque mois »
. Elle aime le
printemps, quand
« le fleuve se couvre de diamants deux heures
chaque matin, quand la rosée enveloppe les bourgeons d’une pel-
licule humide et brumeuse »
. Elle aime ces
« 6 ou 7 jours où les
arbres se réveillent de l’hiver, et que leurs craquements intérieurs
résonnent très bruyamment »
. Elle aime l’hiver où elle
« glisse
des patins à glace sous le bateau de bois »
, fait un trou dans la
glace pour y laisser tomber la ligne et ne peut s’empêcher de
pêcher compulsivement avec son mari à qui
« le fleuve parle
et indique l’emplacement des poissons ».
Le Danube ?
« C'est l'eau qui nous donne de quoi nous nourrir de
recettes différentes tous les jours du mois, celle qui te donne cet icra
dans ton assiette, ces petits œufs de poisson séchés dans le gros sel et
arrosés d’huile et de citron »
, répond-elle, pleine d’amour dans
ses yeux bleus.
« C’est notre vie, tout simplement. »
RdM
Ce décor
jamais
ennuyeux,
qui change
chaquemois
PORTRAITS AU FIL DU DANUBE
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