RDM MAG#7 - page 55

octobre 2017–mars 2018
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N°7
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RDM Magazine
55
ADRI AN,
LE PIR AT E ÉCOLO
uand on interroge Adrian sur ses
tatouages – une ancre, un mous-
saillon, une croix – il répond par
une histoire.
« Il était une fois un père
qui plantait un couteau dans la porte
chaque fois que son fils s’écartait du
droit chemin. Le fils grandit et changea.
Il retira un couteau à chaque bonne
action. Mais les trous restèrent. La porte ne fut plus jamais la même,
portant les marques de cicatrices indélébiles. Ces tatouages sont mes
trous, mon rappel permanent pour rester dans le droit chemin. »
Adrian est un pirate roumain, de ceux nés sur le fleuve, à
Harsova, qui a grandi en campant sur ses rives, s’est laissé
glisser, adolescent, d’une rive à l’autre en suivant le courant,
et le parcourt devenu adulte dans un canoë de 5 m,
« les zom-
bies ne sachant pas nager »
. Danube pirate est le nom de son
ONG et de sa petite entreprise. Avec deux copains, il em-
barque les amis d’amis dans les chenaux cachés, promeut
Q
les
« jardins secrets »
du Danube et surtout son respect
« dont
manque cruellement la jeune génération qui utilise les îles pour boire
et laisse traîner ses déchets. C’est une involution pas une évolution ! »
.
HISTOIRE D’UNE RÉDEMPTION
Mais enfin Adrian, pourquoi un tel pessimisme ? Je reviens de
loin, semble répondre derrière sa barbe celui qui prend le télé-
phone enmain et, malhabile avec ses doigts épais, tape le nom
d’un film, sans rien ajouter.
Loverboy
. L’histoire, présentée
à Cannes en 2011, d’un proxénète qui séduit des jeunes filles
pour les vendre dans les réseaux de prostitution. Son nom est
inscrit au générique. Le pirate est-il aussi acteur ?
«
Pas vraiment. Cette histoire c’est celle de ma vie d’avant. Cette
vie où je n’avais pas encore compris que le Danube était ma grande
sœur, toujours là, quelle que soit la saison. Il faut aimer l’eau douce.
Installer un canoë dans les arbres et le hamac au-dessus, quand tout
est inondé, c’est ça la vie ! Je m’en suis rendu compte après. Après la
Sicile, après la Serbie, après la prison. »
Le Danube, sa rédemp-
tion ? Pour toute réponse, ses yeux perdus dans les falaises
de calcaire qui plongent dans le fleuve reviennent se planter
dans les miens. Droit dans les miens.
UN PIRATE HISTORIEN
« Les caves sont naturelles, creusées par le fleuve. Tu vois la croix sur
le sommet de la grotte ? Elle est là en hommage à ceux morts dans les
bateaux coulés par les garnisons allemandes, installées ici pendant
la Première et Seconde Guerre mondiale. »
Adrian a pris le ton du
guide. Celui du féru d’histoire.
« Cette forteresse-là a été occupée
par les Romains et ce fleuve, gelé, a vu Michel I
er
le Brave traverser
l’eau devenue glace sur un cheval pour brûler la ville et tuer les Turcs
qui occupaient la zone. »
L’homme a étudié l’histoire à l’université de Constanza, un
an seulement. Après, ses histoires à lui l’ont rattrapé.
« Celles
du gang suprémaciste où j’étais enrôlé, celles du mac que j’étais avec
les prostituées, celles du white power. »
Un skinhead. Adrian est
peu disert sur les détails de son implication personnelle.
Mais le contexte historique est tristement célèbre et teinté de
« purification ethnique ». Avec pour trame de fond la dissolu-
tion de la Yougoslavie au début des années 1990, les drames
historiques se sont succédés.
« J’étais vraiment violent, je sais ce que c’est de se sentir comme un
roi, mais c’est terminé. »
Toujours à l’affût des nouveaux ba-
teaux qui accostent dans son village, il se veut aujourd’hui le
guide des étrangers. Il leur montre aussi bien lamosquée que
l’église orthodoxe, leur parle du calendrier russe, des Trucs,
des Grecs… Intarissable sur la nature, il vante les sources
d’eau chaude qui sortent de sous la rivière.
Sa grande sœur, le Danube, a transformé le gangster en bu-
siness man, lui a inspiré un festival déjanté où il invite des
DJs chaque été, une affaire de plomberie, un magasin de
fleurs, sans compter son repère, auquel il donne un coup de
main dès qu’il peut. Un petit bar non loin du fleuve, où Janis
Joplin, JimMorrison et Jimi Hendrix sont peints sur lesmurs,
presque aussi immortels que le fleuve.
RdM
DOSSIER
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PORTRAITS AU FIL DU DANUBE
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