RDM MAG#7 - page 75

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octobre 2017 -mars 2018
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N°7
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RDM Magazine
EN VRAC
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MODE
L E S BE L L E S
de la Mi t tel Europa
S
e souvient-on encore qu’au
tournant du XX
e
siècle,
Vienne rivalisait d’élégance
avec Paris et, qu’avec Prague
et Budapest, elle formait au sein de
l’empire austro-hongrois un havre de
prospérité et d’avant-garde culturelle ?
Pour preuve, les exploits du Jugends-
til, poussant encore plus loin les pré-
ceptes esthétiques de l’Art nouveau
qui fleurissait alors de Paris à Anvers,
sans même parler des
«
Arts & Crafts
»
anglais, encore empreints de pudeur
victorienne. Cette ode à la liberté et à
la jeunesse éclate dans l’œuvre d’Al-
phonse Mucha, peintre et affichiste
pragois, qui célèbre une femme libre,
moderne, bien qu’empreinte d’une las-
civité qui choquera parfois ses contem-
porains. Pire, elle fume, comme en té-
moignent ses célèbres publicités pour
les cigarettes JOB.
Le mouvement de la Sécession vien-
noise, emmené par le peintre Gustav
Klimt, marquera vraiment l’entrée
dans les temps modernes pour toute
une génération de théoriciens et d’ar-
tistes, y compris dans les disciplines
parfois mésestimées des arts appli-
qués. Peu de femmes, certes, font par-
tie de ses fondateurs, mais beaucoup
les entourent et les inspirent. La bour-
geoisie puissante, en confrontation
directe avec l’aristocratie, soutient
massivement les artistes par un vo-
lume grandissant de commandes, telle
Adèle Bloch Bauer, la fameuse
Dame en
or
de Klimt dont le portrait vendu 135
millions de dollars en 2006 fut le su-
jet du film
La Femme au tableau
sorti en
2015 avec Helen Mirren.
Malgré l’élection de l’antisémite Karl
Lüger à la mairie de Vienne en 1897, les
juifs de l’empire furent les plus impor-
tants commanditaires de cet art nou-
veau, suivi de près par les Magyares.
Emilie Flöge, maîtresse platonique de
Klimt, en fut aussi la muse et la colla-
boratrice. Elle invente des motifs que
l’on trouvera à la fois dans les décors
de certains tableaux et de mosaïques
mais aussi sur des imprimés textiles
qu’elle fait réaliser sur mesure. Elle
essaie d’imposer la « robe réformée »,
sorte de sac à la taille non marquée,
comme manifeste féministe avant
l’heure. L’allure d’Emilie Flöge sera
d’ailleurs le point de départ d’une ma-
gnifique collection Valentino pour l’au-
tomne-hiver 2015-2016, reprenant avec
brio son goût pour les graphismes noir
et blanc, aux limites de l’Op’art.
Le symbolisme trouve dans l’empire
austro-hongrois, tout comme en Alle-
magne et en Suisse – la patrie d’Arnold
Boecklin – un écho majeur. Sa dimen-
sion hautement décorative fut large-
ment citée par Karl Lagerfeld pour le
défilé anniversaire de Haute Fourrure
organisé pour la maison Fendi sur la
fontaine de Trevi en 2016. Une évolu-
tion de la Sécession viennoise donnera
naissance à la Wiener Werkstätte, véri-
tables ateliers de production de design,
d’art et d’objets de tous genres imagi-
nés sous le sceau du modernisme le
plus absolu et précurseur du Bauhaus
encore plus radicalement germanisé.
Bien que née à Saint-Pétersbourg,
la romancière et psychanalyste Lou
Andreas Salomé incarne à cette
époque aux quatre coins de l’Europe
la femme libre (donc dangereuse) à la-
quelle tous les hommes succombent
et se brûlent. Véritable bohème pan-
européenne, elle tombe amoureuse de
Nietzsche lors d’un voyage en Italie,
puis de Rilke tout en fréquentant Sig-
mund Freud dont elle est à la fois l’amie
et la disciple. C’est cette personnalité
d’égérie totale, à l’intellect développé
et à la sensualité vénéneuse qui inspira
le dramaturge Frank Wedekind pour
son œuvre majeure
La Boîte de Pandore
en 1905, qui à son tour fut adaptée au
cinéma par GW Pabst en 1929 avec la
divine Louise Brooks et à l’opéra par
Alban Berg avec
Lulu
en 1935. Autant
d’audaces qui furent, on s’en serait
douté, stigmatisées puis interdites par
le régime nazi dès 1937.
RdM
Par Laurent Dombrowicz
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Illustration Dorian Jude
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