RDM MAG#7 - page 77

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octobre 2017 -mars 2018
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N°7
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RDM Magazine
EN VRAC
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SANTÉ
D
u haut de ses 74 ans, le professeur Laszlo
Orosz s’en rappelle comme si c’était hier :
cette journée du 25 novembre 1953 allait mar-
quer sa vie. Ce jour-là, beaucoup de Hongrois
s’en souviennent, c’était celui du « match du siècle » où
l’équipe nationale de football avait battu l’Angleterre 6 à 3 à
Wembley. Mais pour l’écolier de 9 ans qu’il était, ce fut celui
où, en rentrant de l’école à Budapest et en passant devant
le vieux cinéma Bartok, il tomba amoureux des cerfs. Un
documentaire d’Istvan Homoki-Nagy lui ouvrait les yeux
sur la forêt de Gemenc,
« la région la mieux protégée de la plus
grande forêt alluviale d’Europe »
, le long du Danube, et ses ha-
bitants à ramure.
Dix ans plus tard, l’étudiant descendait le fleuve en kayak
de Budapest à Gemenc, 180 km à la force des bras, et voyait
son
« premier cerf en vrai »
. Devenu un généticien et biolo-
giste reconnu, il consacra plus de 30 ans à la science mo-
léculaire pure et dure, au sein de l’université de Godollo,
l’ancienne résidence de Sissi.
Un beau jour, après des décennies de « latence », les cerfs
revinrent à lui. Pas pour chasser, aime-t-il rappeler, c’est
un pacifique, tout comme l’animal dont les bois
« ne servent
pas à se battre mais à éviter de se battre, véritable symbole de
domination et extravagance de masculinité »
. Depuis 20 ans
maintenant, il se consacre à eux et les étudie tout spéciale-
ment pour trouver des remèdes à l’ostéoporose. Comment
les cerfs peuvent-ils aider à comprendre cette maladie du
squelette caractérisée par une diminution de la densité os-
seuse et par la fragilisation des os ?
« Il faut commencer par les observer au printemps »
, répond le
scientifique.
« Leur ramure grandit de 2 cm chaque jour : c’est la
© iStock
croissance la plus rapide du monde vivant ! Leurs tissus prolifèrent
plus rapidement que n’importe quelle tumeur, sans que cela ne
provoque de métastases ou de dégénérescence. En un mois, un cerf
peut développer des bois de 12 kg, même de 17 dans certains cas. Et
en voyant cela, je me suis dit qu’il était impossible qu’ils utilisent
uniquement le calcium absorbé en broutant ou dans la nourri-
ture. »
D’où sortait donc le calcium pour construire leur ramure ?
Après plusieurs années de recherches, le professeur et son
équipe ont réussi à prouver que les cerfs extraient leur
propre calcium en suçant leur ramure et le puisent dans
leur squelette. Par voie sanguine, 2 à 3 kg de calcium sont
transportés du squelette jusqu’à leurs bois. Leur squelette
se retrouve alors en état temporaire d’ostéoporose mais,
contrairement aux humains, les cerfs récupèrent sans pro-
blème de la maladie chaque été, en s’alimentant correcte-
ment et en refaisant ainsi leur stock de calcium grâce à des
gènes spécifiques.
Au niveau génétique, le cerf et l’homme partagent de nom-
breuses caractéristiques. Laszlo a considérablement fait
avancer la recherche en identifiant et isolant les gènes du
cerf qui le guérissent sans effort de l’ostéoporose. Reste à
savoir comment ces gènes qui régénèrent les os des cerfs
pourraient aider les humains atteints d’ostéoporose à gué-
rir eux aussi. Laszlo a identifié cet espoir pour la science,
ses étudiants continuent de chercher.
Désormais en semi-retraite, le professeur enseigne encore
de temps à autre mais souhaite surtout profiter de sa mai-
son d’été dans la forêt nationale de Gemenc, où il a obte-
nu des autorisations spéciales pour profiter des bancs du
fleuve. Un paradis pour les cerfs et les retraités.
RdM
Le professeur LaszloOrosz a consacré sa vie à la
génétique et tente de faire avancer la recherche sur
l'ostéoporose grâce à sa passion pour les cerfs et pour
la forêt de Gemenc, zone humide sur les bancs du
Danube enHongrie.
Par Camille Lavoix
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L E S C ER F S ,
L’OS T ÉOPOROS E
E T L E CHERCHEUR
HONGRO I S
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