RDM MAG#7 - page 82

82
RDM Magazine
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N°7
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octobre 2017 -mars 2018
Fierté de la Vienne socialiste de l'entre-deux-guerres, la cité Karl Marx
a été l'un des foyers de résistance aux fascistes autrichiens lors de l'in-
surrection de février 1934. Le grand ensemble HLM, classé monument
historique, reste la réalisation la plus emblématique de l'urbanisme
progressiste de la « RoteWien ».
Par Sylvaine Frezel
¬
K A R L M A R X - HOF,
L A C I TADE L L E ROUGE
uand
nous
ne
serons plus rien,
ces pierres parle-
ront pour nous »
:
le
maire
de
Vienne, Karl Seitz, qui prononça cette
phrase lors de l'inauguration le 12 oc-
tobre 1930 du Karl Marx-Hof, ne s'était
pas trompé. Avec sa façade rouge
et ocre s'étirant sur plus d'1 km, ses
arches magistrales, ses équipements
collectifs et ses espaces verts, la cité
ouvrière située dans le cossu XIX
e
ar-
rondissement, témoigne aujourd'hui
des ambitions de ses fondateurs qui
voulaient traiter le prolétariat avec
autant de considération que les autres
classes sociales.
À la fin de la Première Guerre mondiale
et l'effondrement de la Double mo-
narchie, la capitale est administrée par
lessociaux-démocratesquis'emploient
à concilier démocratie parlementaire
et lutte des classes (1919-1934). Une
synthèse particulière à l'Autriche,
qualifiée d'austro-marxisme, qui se
concrétise dans de vastes programmes
sociaux. Au cœur de cette politique,
la question du logement, alors qu'ar-
tisans et ouvriers survivent dans des
logis insalubres et surpeuplés.
La municipalité mise sur une politique
radicale d'acquisition des sols et d'in-
tervention directe dans la construc-
tion qu'elle finance par des impôts
touchant surtout les propriétaires.
Le programme, lancé en 1923, crée en
dix ans plus de 60000 appartements,
l'équivalent de 70 % de toute la pro-
duction de l'entre-deux-guerres. Le
modèle d'habitat social n'est pas là le
lotissement de petites maisons, mais
le Hof (la cour en allemand), bloc d'im-
meubles comprenant des installations
collectives.
Le Karl Marx-Hof, construit entre 1927
et 1930 sur les plans de l'architecte
Karl Ehn (1884-1957) en est l'exemple
le plus abouti.
« Le Versailles de la classe
ouvrière »
, selon les conservateurs qui
dénoncent
« son luxe »
, compte 1382
appartements plutôt petits (40 m
2
en
moyenne), mais bien éclairés, dispo-
sant de balcons et de cuisine avec l'eau
courante. Côté équipements, deux
buanderies avec 62 postes de lavage,
deux établissements de bains avec
20 baignoires et 30 douches (pour
quelque 5000 habitants toutefois !),
deux jardins d'enfants, un cabinet den-
taire, une caisse de maladie avec un
dispensaire et une pharmacie, une bi-
bliothèque, un bureau de poste et une
vingtaine de locaux commerciaux. Le
bâti représente moins d'un cinquième
du terrain de plus de 15 ha, le reste étant
occupé par des aires de jeux et par des
jardins.
Quatre ans après l'inauguration, le Karl
Marx-Hof est le théâtre des affronte-
ments meurtriers de la guerre civile
qui aboutit à la dictature du chancelier
Dolffuss. Le 12 février 1934, les forces
gouvernementales et les paramilitaires
d'extrême-droite prennent d'assaut
les cités ouvrières où sont retranchées
les milices socialistes. Il faut donner
l'artillerie pour venir à bout de la résis-
tance du Karl Marx-Hof, l’un des der-
niers bastions rouges à tomber. La cité
qui retrouvera le nom du théoricien de
la révolution après 1945, a vécu d'autres
pages sombres, comme l'expulsion de
66 familles juives en 1938-39 commé-
morée par une plaque. Aujourd'hui, le
Karl Marx-Hof qui a été rénové, est tou-
jours un HLM. Il abrite un musée, Das
Rote Wien, dans le Waschsalon n° 2, qui
raconte ce moment unique dans l'his-
toire dumouvement ouvrier.
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