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N° 1 / 2015

L’INVITÉ

« Comme toi, je suis douée de mémoire. Je connais l’oubli. »

La parole d’

Hiroshimamon amour

entête. Dès

qu’elle agit, impossible de s’en extraire. Marguerite Duras n’est jamais revenue sur les terres asia-

tiques de son enfance mais elle les aura hantées dans son œuvre jusqu’à l’épuisement de l’oubli.

Les traces vivantes de l’écrivain, on les poursuit aujourd’hui en route ou sur voies d’eau, le long

des rivières qui se jettent dans le Mékong, côté vietnamien, jusqu’aux rivages cambodgiens du

golfe de Siam. On y sent les paysages vaciller, les peuples encore frémir de l’insurrection, et il y au-

rait quelque chose comme une manière de planter. Non pas enfoncer les souvenirs, les buissons

de mots ou d’images, mais les dissimuler dans la terre, à faible épaisseur de sol, de bitume ou de

boue, pour les transporter ailleurs et les replanter encore. Une pratique du riz, en somme : aucun

enracinement mais des piqûres.

Sur les hauts plateaux himalayens, lorsqu’il ne forme encore qu’un torrent, les Tibétains l’ap-

pellent Dza Chu, « l’eau des rochers ». Au Yunnan et au Sichuan, les Chinois le baptisent

Lan-Ts’ang Chiang. Au Laos, il devient Mae NamKhong, puis Mékong au Cambodge. À

plus de 4300 km de sa source, la masse ocre et puissante du fleuve court vers l’océan

pour nourrir les 18millions d’habitants du delta. Ce sont les terres nourricières qui ir-

riguent

L’Amant

et

UnBarrage contre le Pacifique

, les deux romansmythiques deDuras,

et c’est la réalité suspendue, une substance éthérée circulant entre les parois du réel,

qui, à l’instar de la « chaîne de l’Éléphant », n’opère pas par transformations mais

par sauts et zigzags. Un fragment de village flottant en désordre puis des bribes

brouillées de savane luxuriante, des morceaux de lacs, tous très mobiles, les uns

relancés dans les autres et tous s’enveloppant ensemble. Des chants khmers, le

cri aigu d’un engoulevent enfoui dans lamangrove…Duras Song.

Marguerite Duras est née le 4 avril 1914 à Gia Dinh, une ville de la banlieue nord

de Saïgon, aujourd’hui Ho-Chi-Minh-ville, auVietnam. On y trouve encore l’an-

cien lycée Chasseloup-Laubat où Duras étudia, il est toujours l’établissement le

plus réputé de la ville. Cholon, le quartier chinois dans lequel se nichait la gar-

çonnière aux persiennes fermées de l’amant, demeure un grouillant carrefour

commercial, avec des marchandises en provenance des quatre coins du monde.

Le bâtiment des Messageries maritimes, maison coloniale à façade rose, abrite

désormais lemusée Ho-Chi-Minh.

C’est la saison des moussons. On quitte la métropole pour se fondre dans

l’infini d’un ciel laiteux qui flotte jusqu’à Chau Doc, à la frontière cambod-

gienne, aux premières ramifications du delta du Mékong. À travers un tissu de

rizières et de fougères pâles sillonné par des silhouettes au chapeau conique, le

chemin file ses méandres au rythme intemporel des attelages de buffles. Au bord

du grand cours d’eau, c’est un vertige exact :

« (…) jamais de ma vie entière je ne rever-

rai des fleuves aussi beaux que ceux-là, aussi grands, aussi sauvages, le Mékong et ses bras qui des-

cendent vers les océans »

, écrit Duras dès les premières pages de

L’Amant

. On est en 1984 :

à soixante-dix ans, l’écrivain révèle sa rencontre avec un riche Chinois, alors qu’elle avait quinze

ans à peine, sur un bac entre Vinh Long et Sadec.

L’Amant

, c’est le récit de cette relation scandaleuse mais c’est aussi la chronique d’une Indochine

où la mère de Duras, Marie Donnadieu, institutrice dans une école pour « indigènes », vit en

marge de la bourgeoisie locale.

Le fleuve, ample, charriemaintenant des îlots verdoyants de jacinthes d’eau.

« Vinh Long, c’était un

poste de brousse de la Cochinchine, c’est déjà la Plaine des oiseaux, le plus grand pays d’eau du monde j’ima-

gine. »

Les débarcadères décatis pointent vers l’immense pontMy Thuan, à haubans. Progressive-

ment, on rejoint Sadec, bourgade aux accents vénitiens, où vit Marguerite dans les années 1930.

Sur le quai, là où tous lesmatins pullule unodorantmarché, la villa coloniale de l’amant prenddes

allures de temple bouddhiste. Mosaïques, hauts plafonds sculptés, mobilier antique, et au mur

des photographies de l’amant Huynh Thuy Le.

Texte Frank Smith ¬