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011

N° 1 / 2015

L’INVITÉ

La nuit tombe, les villages se succèdent, on passe la porte des pagodes au bois noir et on passe les

jours, aussi, le cours vivant de l’eau scintille immensément. Sur la route en direction du sud, la

terre rouge se fait aride, des

phnoms

(petites collines) percent au loin, découpant l’uniformité des

champs brûlés par le soleil. Des cabanes dressées sur pilotis, des huttes en pagaille, souvent, on

les voit. Puis la pluie vient : la terre recouvre les arbres aux troncs noueux, le toit des habitations,

les passants, on ne voit plus que ce qu’on doit voir, on n’oublie rien.

En 1924, la mère de Duras rompt avec son rythme de nomade urbaine en achetant des parcelles

que l’administration coloniale incite à posséder. C’est ici, à Kampot au Cambodge, que se bâ-

tit la nouvelle vie de Marie Donnadieu et celle de ses trois enfants.

« Le fleuve coule sourdement, il

ne faut aucun bruit, le sang dans le corps »

, note Marguerite. Partout l’espace est compté et dans

l’enchevêtrement des canaux, la population grossit. La plaine entière est vouée au riz : fasci-

nante orchestration de bras, de rames, d’efforts chaque jour renouvelés, le fouillis inextri-

cable des plantes aquatiques, des rumeurs, des nerfs à vif, des patiences, tout unmonde

de vibrations. Un sampan glisse comme dans un songe, les membrures de la coque

craquent à chaque vague. La lumière fuit pour différencier les visages.

À Kampot, on est dans l’obsession nostalgique. Les cris recouvrent tout, la mer

de Siam, la végétation délirante et les racs. Plus rien n’a de sens et personne ne le

sait plus. La mère rit dans la nuit, elle suffoque ou gémit.

« On habite le bungalow à

gauche de la piste en allant vers Kampot, au kilomètre 184. »

À une dizaine demètres de

la route qui longe la plaine de Prey Nup, une inscription tracée sur des blocs de

pierre indique queMarguerite Duras a résidé là de 1925 à 1933.

Ce sont les lieux de cristallisation du

Barrage contre le Pacifique

, publié en 1950, et

c’est la source des sentiments, des déterminations et de la langue de l’écrivain.

Elle y raconte sa mère qui construit des « barrages » avec des moyens de fortune

pour protéger ses terres de l’eau salée. Un jour, lamer finit par gagner la bataille et

la famille est perdue. Trompée dans son acquisition, elle en sort totalement rui-

née. Cette expérience marque profondément Marguerite et lui inspire nombre

d’images fortes. Lamésaventure de la concession, les jeux intrépides dans l’eau et

la forêt, l’appartenance à la race annamite : les épisodes tumultueux de l’enfance

indochinoise forment désormais un faisceau de lignes immuables.

« Des centaines

d’hectares de rizières seraient soustraites aux marées. Tous seraient riches ou presque. Les en-

fants ne mourraient plus. On aurait des médecins. On construirait une longue route qui lon-

gerait les barrages et desservirait les terres libérées »

, écrit-elle alors, imaginant la revanche

impossible d’unemère tenace sur une administration coloniale corrompue.

90 ans plus tard, pourtant, le barrage contre le Pacifique a bien été édifié. Grâce aux ini-

tiatives conjuguées des pouvoirs publics cambodgiens et de l’Agence française de dévelop-

pement, 95 kmde digues et 50 kmde canaux protègent désormais plus de 11000 hectares de

polders convertis en rizières, et sont gérés directement par les villageois. Ils nourrissent 8000

familles tout en leur assurant un revenu complémentaire : un modèle innovant pour une irriga-

tiondurable. Le cinéaste cambodgienRithy Panh, qui a adapté le

Barrage

en 2008 et tourné à Prey

Nup même, est particulièrement sensible à ce droit d’accès à la terre par les paysans :

« Le grand

pari, c’est que ça dure. La réussite des polders de Prey Nup, c’est que les usagers peuvent se gérer eux-mêmes,

en coopération. »

Lesquels polders sont appelés aujourd’hui « les rizières de la femme blanche », en

hommage aux stratégies insensées demadame Donnadieu pour repousser les eaux.

Chaleur pâle. On reflue vers Koh Kong, province reculée, dont les habitants ont appris à n’être

qu’eux-mêmes. Des vieilles femmes récoltent des mangoustans pour le déjeuner, des enfants

jouent au

bay khom

après l’école, des cueilleurs amoncellent des pyramides de ramboutans…

« L’histoire est déjà là, déjà inévitable, celle d’un amour aveuglant, toujours à venir, jamais oublié. »

Le désir

de réel, c’est par ce fleuve métallique et ses reflets blancs qu’on saurait maintenant pouvoir le

réaliser. Une naissance aumonde ?

RdM