Background Image
Table of Contents Table of Contents
Previous Page  25 / 108 Next Page
Information
Show Menu
Previous Page 25 / 108 Next Page
Page Background

025

N° 1 / 2015

PORTRAIT

DANS LA VAGUE

Fille d’un père vietnamien et d’une mère française, Ea Sola débarque seule à Paris en

1978. Jusque-là habituée aux paysages de campagne, elle vit comme un choc la décou-

verte de la métropole. Dans ce monde mécanisé et anonyme, elle exprime sa diffé-

rence en se tenant immobile dans la rue, des heures durant, réalisant sans le savoir ses

premières performances.

Autodictate, inlassable curieuse, Ea Sola se réfugie dans la littérature, s’adonne au

théâtre et à la musique, affirmant un goût pour l’expérimentation et la plasticité,

palpable dans le travail scénique de chacune de ses œuvres. Au

terme d’un long parcours, elle trouve dans la danse le moyen

d’une synthèse, devient interprète, puis chorégraphe et met en

scène ses propres pièces.

En 1990, elle retourne au Vietnam, désireuse de retrouver cette

terre désormais en paix. À son arrivée, elle est frappée par la

misère d’un pays qui porte les séquelles de son histoire tour-

mentée. Sa pièce maîtresse,

Sécheresse et pluie

, dont elle offrira

trois versions, rend hommage aux anonymes de la guerre et aux

fondamentaux de la culture vietnamienne. Ea Sola réfléchit ici

aux moyens de se réapproprier le récit d’une évolution vers la

modernité, de susciter un questionnement originel qui repense

l’individu et son rapport à l’histoire. Avec le compositeur SonX

(Nguyen Xuan Son), elle mène une réflexion sur les chants, la

musique et les instruments traditionnels (percussions, vièle,

luth) à partir desquels elle élabore des formes contemporaines

en lien avec l’environnement culturel traditionnel et l’histoire

du Vietnam.

S’en suivront

Il était une fois

,

La Rizière dans la musique

,

Voilà, voilà

– un cycle sur les mémoires de la guerre, de l’individuel au col-

lectif, dont elle atteint avec

Requiem

, en 2001, un point d’abou-

tissement. À travers ses travaux, Ea Sola y livre unmessage pro-

fond et poétique, y transcende la blessure, cherchant

in fine

à

donner

« lamort à lamort même »

. Il s’agit pour elle d’aller au-delà

de la cicatrice pour composer les moyens d’une résilience.

Depuis 2005, la chorégraphe se penche sur le monde contem-

porain.

Airlines

travaille les questions de nation, de frontière

et de migration. Dans ce solo, la chorégraphe installe une mer

sur scène, place l’Europe en horizon symbolique, évoque le vivre-ensemble et ses pa-

radoxes. Avec

Le Corps Blanc

, elle mobilise La Boétie pour traiter des formes nouvelles

de tyrannie et de servitude, celles d’un monde dérégulé qui, entre technologie et fi-

nance, échappe au contrôle des hommes. Sans nul doute l’une des artistes franco-

vietnamiennes les plus reconnues à l’international, Ea Sola danse l’humanité, pour ré-

sister à l’oubli de l’histoire et à l’étiolement du rapport à l’autre.

Ea Sola,

danser la mémoire

du monde

Par Florian Gaité ¬

De son enfance passée

au Vietnam, Ea Sola reste

profondément marquée

par le souvenir amer de

la guerre, de la violence

et des formes de domination

qui n’ont cessé de l’interroger

et de nourrir sa danse.

De ce rapport à l’histoire,

la chorégraphe a tiré la

possibilité d’un dialogue

entre mémoires individuelle

et collective, et celle d’éveiller

la conscience au sens d’une

humanité partagée.

RdM